Il était une fois une petite fille,

Il était une fois une petite fille, qui ne se demandait pas ce qu’elle deviendrait car elle n’en avait rien à faire. Pourtant elle faisait, et dévidait sa vie sur un vieux rouet.

Petit à petit, en ne lâchant pas le monde de ses yeux verts.

Et petit petit était son monde.

Quoiqu’il prît le large assez facilement et sans crier gare par les champs et les bois, mais il suffisait de bien le tenir en lisière pour qu’il n’échappât pas complètement au regard.

Le monde avait la taille d’une cour d’école, d’une entrée de mairie et d’une rue en pente qui dévalait jusqu’à une fontaine…

Un monde plein de chemins, de sentiers et de bois et de ronces et de lilas aux branches de cerisiers, de masures dérisoires, de barrières qui s’affaissent, de murets où court peut-être encore du lierre, va savoir !

Et va savoir, maintenant qu’il a grandi, pourquoi elle s’est mise à écrire…

Extraits de Minh Errahl


  
     Oz, l’ouragan annoncé est passé.
     À l’heure prévue.
     Et il a tout emporté comme prévu.
     Ce qui s’est envolé dans son œil de cyclone n’est jamais retombé.
     Pas dans l’espace connu, en tout cas.
     Les disparus sont nombreux… On ne cesse de les décompter.
    Parmi eux, Lisbeth et Silvère, deux jeunes habitants d’un village de l’Est, où il ne reste rien qu’un vieux pan de mur qui suinte sous un soleil sale.
 
 
1 – LES NOURAGES
 
     L’île a l’air d’une bête tapie sur l’eau. Verte et sournoise. On dirait qu’elle va se réveiller d’un instant à l’autre. Lever une patte pleine d’algues pour griffer le ciel et mordre le vent avec ses mâchoires de pierre. Lisbeth et Silvère l’observent, du haut d’une falaise, incrédules et transis dans leurs habits mouillés.
     —  Ne restez pas là, dit une voix.
     Ils se retournent. Un être étrange pointe sur eux son bâton. Vêtu d’une peau de mouton noire, il a le visage recouvert d’un masque en bois d’ébène et des sonnailles accrochées à son dos.
     —  Venez ! leur ordonne-t-il.
     Malgré son allure, ils le suivent sans hésiter. Ils ont froid, ils ont faim, et cet endroit fait de rocaille et d’embruns où l’ouragan les a jetés ne leur dit rien qui vaille.

 
     L’homme semble vieux, mais il marche vite. Les cloches tintent à chacun de ses pas. Sur le sentier qui déchire maintenant le maquis, ils butent sans cesse contre des racines entre les cistes et les lentisques. Le soleil, ébouriffé par le vent, est presque froid. Ils resserrent sur eux leurs blousons trempés.
     —  Attention à l’Éboulis, dit l’homme. Il ne faut pas y traîner… Même si tout y dort depuis longtemps…
     Ils traversent rapidement le pierrier, et s’enfoncent dans une forêt de chênes-liège.  Dépouillés de leur écorce, les troncs des arbres sont rouge sang.
     —  Les troupes de Silvus sont passées…, murmure l’homme. Pressez-vous.
     Silvère et Lisbeth ne connaissent pas Silvus, mais ils supposent que c’est un chef de guerre, un mercenaire peut-être, et ils n’ont guère envie de le rencontrer. Aussi se mettent-ils à courir derrière l’homme qui file à plus grandes enjambées, ses cloches soudain muettes, et dont le silence a un goût de cendres comme le ciel.
     —  Nous sommes bientôt arrivés, dit l’homme. Au prochain tournant.
     En effet, subitement la forêt cesse au pied d’une forteresse en ruines.

 
     —  Vous voilà chez nous, les Nourages. Entrez !
     Ils franchissent sans peine le mur éboulé de l’enceinte.
     —  Et maintenant, attendez.
     L’homme disparaît dans une tour à l’allure de donjon.
   Lisbeth et Silvère s’adossent aux pierres de la muraille. Ils regrettent de s’être aventurés jusque-là. Mais s’ils s’enfuyaient, où iraient-ils ? D’ailleurs, l’homme reparaît. Il n’est plus seul. Le personnage qui l’accompagne est aussi surprenant que lui. Masqué d’une tête de taureau, il est enveloppé dans une peau de mouton blanche.

     —  Es-tu sûr, Feubert, que le Chaos n’est pas en eux ? mugit-il.
     —  Oui, Maître Boh. L’Éboulis n’a pas bougé d’un caillou quand nous l’avons passé.
     —  Tout de même, sorcier. Peut-être vaudrait-il mieux savoir d’où ils viennent et qui ils sont. Ils sont si curieusement accoutrés…
     Alors, Lisbeth et Silvère racontent en bafouillant leur village de Lorraine ainsi que l’ouragan qui les a emportés.
     —  Nous venons sans doute d’un autre temps, concluent-ils, humblement.
     —  D’un autre temps… Je n’en suis pas certain, Infants, reprend maître Boh. Même si le vent vous a apportés de loin. Car il semble, d’après votre récit, y régner le même Chaos qu’ici…
     Puis il ajoute :
     —  Cependant, soyez les bienvenus !
     Il les emmène avec Feubert jusqu’à une cabane circulaire dont le toit a disparu.
     —  Voilà notre salle du conseil. Prenez-y place, Infants.
     Lisbeth et Silvère s’installent sur un gradin, en se tassant l’un contre l’autre.
     —  Et permettez que je me purifie.
     Au centre de la pièce, il y a une roche évidée, remplie d’eau. Maître Boh y plonge longuement les mains…
     —  Mais… Où est donc Philone ? demande-t-il en relevant la tête.
     —  Ici, Maître Boh.


     Une femme se tient dans l’encadrement de la porte, habillée de noir, le masque grimaçant. À son cou, pendent des cisailles. Elle tend un tissu mauve à Maître Boh pour qu’il s’essuie. Puis elle ajoute :
     —  J’ai pris le temps de confectionner du césonne. La réunion peut être longue…
     Elle pose à côté d’elle une corbeille remplie de tranches de liège si fines qu’elles en sont transparentes.
     —  Aussi vaut-il mieux qu’elle commence sans tarder, dit Maître Boh…
     Et il se met à parler.
     —  Nous ne sommes plus que trois, Infants. Comme vous voyez. Les trois survivants des Nourages. Un grand peuple qui autrefois bâtissait de hautes tours vers le soleil et savait y enfermer l’ombre… Nous croyions avoir dompté le monde. Les plantes poussaient là où nous le voulions. Les troupeaux paissaient là où nous le souhaitions. L’eau montait dans nos puits là où nous le désirions. Nos légendes racontaient les exploits de nos dieux et de nos héros qui avaient terrassé les dragons de la peur, de la faim et du désordre.
     Mais un matin…
     La voix de Maître Boh se brise.
     … Un matin, le soleil s’est détaché du ciel comme une météorite et a frappé nos citadelles qu’il a renversées d’un coup. Nous avons dû courir pour fuir ses rayons meurtriers, plus pointus que des lances, jusqu’aux vieilles grottes d’autrefois, et là, nous n’avons plus cessé de trembler. Dehors nous entendions gronder des rochers monstrueux, s’entrechoquer des armées de granit, dans des batailles sans merci. L’Âge des Pierres était de retour, et avec lui le règne de Minh Errahl…
     Nous avons tout tenté pour résister au Chaos. Mais les danses de nos sorciers, qui frappaient le sol à grand bruit pour en extirper le mal n’ont fait que l’alerter. Et les cavernes où nous nous étions réfugiés n’ont plus cherché qu’à nous engloutir. Elles ont refermé leurs gueules sur tous les Nourages… Sauf sur nous trois, sortis en éclaireurs, par hasard…
     Alors nous avons regagné notre forteresse qui n’en était plus une… Et nous nous y sommes cachés. Sans troupeaux, dont les os dispersés jonchaient la terre. Presque sans eau, les pluies et les rivières s’étaient taries. Sans blé ni épeautre pour nous nourrir, les champs avaient été dévastés. Nous avons appris à vivre de peu, nous méfiant du moindre caillou qui crissait sous nos pieds… Mais décidés à ramener nos alentours à l’ordre et à la raison quand le temps en serait venu. Votre arrivée parmi nous est l’aubaine escomptée…
     Maître Boh se lève, solennel.
     —  À toi, Feubert, de les faire Nôtres.
     Feubert sort de sous sa peau de mouton noir deux masques blancs.
     —  Voilà, Infants, ce que vous devrez toujours porter. Car ici, nul ne peut avancer à visage découvert. Derrière ces masques, vous serez autres et pareils. Sans jamais rien montrer de vos pensées. Comme les Pierres contre lesquelles nous allons lutter.
     —  Donne-leur les lassos maintenant, Philone, dit Maître Boh.
     Philone tire de sa besace une longue corde qu’elle coupe en deux avec ses cisailles. Puis, à chacun des morceaux, elle fait un nœud coulant, celui du pendu, dit-elle, le meilleur. Il rend le lancer sans erreur.
     —  À présent, dit Maître Boh, mangeons ton césonne. Et quand le ciel sera aussi à bout que nous, nous irons prendre du repos dans la tour. Demain sera un nouveau jour plus rude que sa veille.